Etre libre malgré tout

Rédigé par yalla castel - - 3 commentaires

PERDONS-NOUS NOTRE TEMPS EN PRISON ?

Stéphane FUCHS

Porte parole des détenus, écrit entre mars et mai 1944 au quartier cellulaire d’Eysses où se trouvent les otages après l’échec de l’évasion du 19 février 44.

Si ce titre peut paraître à la majorité d’entre nous une plaisanterie d’un goût douteux, je tiens cependant à le mettre en évidence car il pose d’emblée un problème auquel je ne crois pas inutile de réfléchir. A l’heure où de grands évènements se préparent, à l’heure où l’aube de la libération semble proche et où toutes les énergies vont être nécessaires à la France pour chasser l’envahisseur, nous ressentons plus que jamais la douleur d’être inutiles, impuissants, enfermés.

Nous sommes fiers, mais aussi un peu jaloux en pensant aux exploits des groupes francs
et des maquisards qui peuvent participer autrement, glorieusement à la lutte, alors que nous nous engourdissons physiquement et moralement. A l’heure où s’ouvriront enfin les portes, quelle part pourrons-nous prendre à la lutte ? Arriverons-nous après la bataille comme les carabiniers d’Offenbach ? Serons-nous amoindris, incapables de tenir la place que nous voudrions au côté de nos frères endurcis par des années d’action ? Pourrions-nous au contraire tirer de cette expérience des ressources nouvelles et apporter une contribution active à cette oeuvre de
libération et de reconstruction ? Peut être cela dépend-il un peu de nous, même dans les conditions où nous nous trouvons.

Physiquement certes, le résultat n’est pas heureux. Après une cure prolongée d’amaigrissement intensif, nous sommes heureusement soumis à un régime, incomplet certes, mais substantiel. Un régime qui fait même engraisser. Mais, attention “graisse n’est pas santé” comme disaient nos aïeules, on peut être bardé de lard et incapable du moindre effort soutenu, essoufflé par une course de quelques mètres, brisé par le moindre travail musculaire. Le manque d’exercice, le fait de rester allongé ou assis des journées entières en sont la cause. A nous de réagir , de faire de la culture physique, de la course à pied dans nos modestes préaux. A nous maintenant qu’il
fait chaud de nous doucher et de nous frictionner énergiquement pour activer la circulation. Nous n’atteindrons peut-être pas ainsi la grande forme mais nous serons capables de reprendre vite notre place et nous y aurons gagné au moins de bonnes habitudes et une victoire de notre volonté.


Est-ce là tout ? Certes nous désirons tous vivement nous asseoir bientôt devant une table bien servie avec un menu copieux et bien cuisiné et une bonne bouteille. Nous rêvons béatement après notre gamelle de veau à une tasse de bon café , à un petit verre et à notre pipe. Mais tous aussi, je le crois, nous avons appris à ne pas être des esclaves de ces plaisirs. Nous saurons sans hésiter et presque sans y penser nous priver de tout si les besoins de la lutte l’exige. Nous saurons que bien peu de choses sont indispensables. Et plus tard même, si l’économie
bouleversée de la France l’impose nous saurons mieux qu’avant, nous passer de tous ces produits rares ou importés que nous pouvions croire nécessaire à notre bonheur : les vins et tabacs étrangers, le thé, le café, les épices et les fruits exotiques, et bien d’autres choses. Nous aurions ainsi gagné de n’être plus les esclaves de certaines habitudes et de certains goûts sans lesquels nous croyions bien autrefois ne pouvoir subsister ni être heureux.

Nous entendons parfois autour de nous des camarades se plaindre “on s’abrutit en prison... on s’empoisonne en cellule”. Sans être dépravés au point de vouloir affirmer qu’on rigole et qu’on devient des aigles, nous pouvons constater cependant que ceux qui s’ennuient toujours, sont ceux qui sont incapables d’un effort sur eux même. La vie en cellule est une vie au ralenti, mais de ce fait, elle revêt des caractéristiques bien différentes de celles que nous menons en liberté. Elle ne peut même pas se comparer à la vie des vacances où le nombre de possibilités d’action exclut tout calme intérieur. La vie de cellule avec son rythme lent, les horaires sans imprévus, les distractions plus que limitées donnent aux actes et aux évènements une valeur anormale. Nous le constatons encore lorsque nous prêtons l’oreille à des “ Radio tinette”. Malgré que nous sachions fausses les nouvelles, bonnes ou mauvaises, qui nous sont transmises, malgré que nous tenions à faire preuve vis à vis de nous même et des autres d’un réalisme raisonnable, nous en subissons tout de même un peu l’influence dans la monotonie d’une vie où chaque détail prend figure d’évènement . Cependant, ce qui est un défaut peut devenir une qualité et notre vie intellectuelle toute entière peut en tirer avantage.

La lecture en effet, reste pour la plupart d’entre nous le grand passe-temps. Nous lisons, nous dévorons même tout ce qui nous tombe sous les yeux. Il y a du bon, du mauvais, du médiocre, du stupide, il y a du roman pour fillette sentimentale et de la métaphysique, il y a du théâtre classique et des livres de science. De cela, nous ne choisissons rien ou presque, nous absorbons tout faute de mieux. Bien plus, comme nous en avons le temps, nous apprenons à bien lire. Non seulement nous ne rejetons plus des ouvrages que jamais nous aurions eu l’idée d’ouvrir autrefois (dans la vie libre) mais nous ne sautons plus des pages ou des chapitres. Et à lire ainsi nous faisons quotidiennement des découvertes : tel livre d’aspect ardu est en réalité plein de vie, tel autre si stupide contient cependant un passage curieux, une idée intéressante, tel ouvrage traitant d’une science qui nous était inconnue ou indifférente nous ouvre des horizons nouveaux sur un domaine insoupçonné, et déjà nous voudrionsl’explorer plus complètement et nous nous disons : “plus tard...” et nous ajoutons avec prudence et pourtant unpeu de regret: : “...si j’ai le temps”. Savoir lire ! Quelle source inépuisable de joie. Mais pour savoir lire, il faut s’entraîner à le bien faire. Lire bien, ce n’est pas parcourir en vitesse une histoire en sautant les passages qui paraissent ennuyeux ou secondaires. Lire bien, ce n’est pas chercher dans un livre qu’on a choisi ce que l’on veut y trouver : la solution d’une intrigue ou la confirmation d’une thèse. Lire bien, ce n’est pas non plus lire mot à mot comme un enfant épelle. Mais devant un livre, savoir faire momentanément abstraction de sa personnalité et entrer résolument dans le chemin tracé par
l’auteur. Non pas traîner sur les chapitres secondaires mais, par contre, en lisant tout, savoir ralentir sa pensée et fixer son attention sur les choses intéressantes ou originales. Sur le chemin où nous mène l’auteur, les plus belles fleurs peuvent être cachées, il faut, tout en marchant d’un bon pas, garder l’oeil vigilant, savoir les apercevoir aupassage, savoir ralentir  pour les cueillir. Voilà une occupation d’ordre supérieur à laquelle bien peu d’entre nous ont eu le temps de se livrer autrefois. La vie quotidienne (en liberté) a des exigences qui excluent bien des satisfactions. Mais ici, nous pouvons nous livrer à cet entraînement intellectuel très agréable malgré le maigre choix de nos lectures, et plus tard libre nous aurons retrouvé la joie de lire le livre de notre goût, nous saurons mieux qu’avant en savourer toutes les beautés. Et ainsi, nous n’aurons peut-être pas tout à fait perdu notre temps...en cellule ! (La lecture, la conversation sont les deux grandes occupations de notre vie recluse).

Conversations, bavardages avec nos compagnons, c’est là que la plupart d’entre nous peuvent constater combien les relations que nous avions avec les autres étaient superficielles lorsque nous étions libres. Libre, nous fréquentions, et c’était bien naturel nos amis et nos compagnons de travail, chez tous plus ou moins, nous retrouvions la même préoccupation et par là, la même opinion liée au milieu commun dans lequel nous évoluions. Les autres, nous ne les évitions pas, mais c’étaient les occasions de les rencontrer et surtout de pouvoir parler librement de tout qui étaient rares. Ici nous sommes réunis à la fois par la force des évènements et par une grande communauté de base dans nos idées. Tout, bien souvent dans la vie nous aurait séparé, nous
avons évolué dans des milieux différents pratiqué des professions diverses, nous avons eu des goûts, des activités, des préoccupations de toute nature. Nous avons réagi de manières différentes aux grands problèmes de la vie. Libre, nous étions souvent surpris de voir les autres penser autrement que nous, nous les désapprouvions,souvent nous étions prêt à entrer en lutte  contre eux. Presque jamais nous n’avions le temps ni la volonté devraiment chercher à les connaître et à les comprendre. Ici tout nous rapproche. A la fois les petites misères de la
 vie quotidienne et les principaux parmi les grands problèmes de demain. Ici nous pouvons et nous avons ledevoir de parler librement.... Et nous en avons le temps... amplement. Apprendre à se connaître est une joie et un devoir. C’est une joie, car en chaque homme que nous découvrons, il y a quelque chose que nous ne possédons pas et dont nous pouvons tirer à tous points de vue un grand profit : c’est la somme de ces expériences passées etde ces réactions humaines devant  la vie. C’est un devoir aussi d’apprendre à nous connaître, car ce n’est pas seulement demain, c’est dès aujourd’hui que doit commencer le grand travail de reconstruction de la France. Et
la France ne sera libre, forte et heureuse que dans la mesure où tous les hommes de bonne volonté sauront s’unir dans un même effort de compréhension. Se connaître pour pouvoir se comprendre, se comprendre pour pouvoir s’estimer. Et voilà déjà un grand moyen d’éclairer l’avenir. Que ceux qui n’ont pas profité de leur séjour enprison pour faire cet effort bien  facile comprennent qu’ils ont perdu une occasion unique d’ouvrir leur esprit etde servir  la France, qu’ils ont perdu en outre une des seules vraies joies que puisse nous offrir la vie de réclusion, en un mot que par leur faute ils ont perdu leur temps et failli à leur devoir.

Lire, bavarder, travailler ! Voilà évidemment un programme, mais nous savons tous qu’il n’est pas toujours applicable. Lorsque l’on en a épuisé toutes les ressources, on se retrouve alors souvent seul avec ses pensées, et ces pensées si l’on n’ y prend garde, risque de faire la ronde et d’affaiblir le moral. Savoir conduire ses pensées, sans bavarder avec soi même, est un art précieux pour le prisonnier, celui surtout qui est en cellule. Ne pas se laisser aller à la rêverie stérile et parfois dangereuse, ne pas se laisser aller à l’hébétitude animale qui divise les
jours au rythme régulier des gamelles et des promenades. Si vraiment ils ont su employer ces journées et ces nuits de solitude à penser et non à rêver, je suis certain que beaucoup d’entre nous se retrouvant libres en face des préoccupations et des joies normales de la vie, se rendront compte que toutes les choses leur apparaissent sous un aspect bien différent.

Que de petits riens que nous ignorions parce qu’ils étaient quotidiens et qui nous paraîtront des joies : joie de la table servie en rentrant du travail, joie de la bonne odeur du pot au feu qui bout, joie de la soirée en famille, joied’un bon lit au draps  blancs, joie de la rue, joie du chez soi, joie même de savoir goûter ces plaisirs que l’on méconnaissait et de connaître enfin toutes leurs valeurs. Et nous aurons confusément l’idée que ceux qui n’ont pas été en prison ne peuvent pas jouir comme nous de tous ces trésors qu’ils ignorent.

Plus complexe, plus grave aussi est le problème de la liberté. Chacun autrefois se croyait plus ou moins entravé, bridé par les autres, par la société, par la vie quotidienne; chacun soupirait vers une liberté idéale et voyait partout des entraves. Ah, comme elles lui paraîtraient légères maintenant ces chaînes qu’il voulait secouer. Seul celui qui a médité en prison saura goûter pleinement toutes les libertés : liberté de la fenêtre ouverte, liberté de la clef de chez soi que l’on a dans la poche, liberté du dimanche matin, liberté du travail terminé et même du travail
qui commence, et la liberté si douce d’un tendre sourire qui nous accueille en rentrant chez soi, et toutes leslibertés enfin qui du matin au soir et du soir au matin illuminent les souvenirs de ceux qui ne les connaissent plus. Chère et douce liberté, comme nous vous chérissons, comme nous saurons aimer plus tard tout ce qui mérite d’être aimé. Car l’amour comme le bonheur, comme la liberté se trouvent partout. C’est devenu un lieu commun de le dire et, parce que c’est un lieu commun, beaucoup oublient que c’est vrai et que cela implique une certaine manière de le chercher. Comme un paysage trop connu que l’on ne voit plus, comme un parfum trop constant que l’on ne sent plus, combien de trésors ont été ainsi gaspillés, combien de sourires ont été perdus. Tous ces sourires de la vie, nous pouvons y penser maintenant, il faut même que nous y pensions, il faut que reprenant une à une toutes les grandes valeurs humaines, nous les reconsidérions non plus sous l’angle de la routine et de l’entraînement à la banalité quotidienne, mais par rapport à notre vie la plus intime et la plus profonde. Il faut que demain, ouvrant les yeux sur sa liberté toute neuve, chacun puisse se dire : “maintenant j’ai compris”, “je sais où sont la vrai liberté, le vrai amour et le vrai bonheur”, “je sais qu’il ne faut pas attendre passivement qu’ils nous viennent d’ailleurs, des autres, de la société, du ciel ! Je sais que c’est en nous d’abord qu’il faut les découvrir. Ils seront tels que nous les feront et cela il faut que mes enfants aussi le sachent, que tous les enfants de France le sachent”.

Une France libre, forte, heureuse. C’est peut être une simple formule pour bien des gens qui jamais n’ont eu l’occasion d’y réfléchir, mais pour celui qui entre les murs d’une cellule a pris la peine de se pencher sur ces pensées, ces mots sont une réalité rayonnante digne de tous les sacrifices. Ils l’avaient bien compris ceux qui tombèrent héroïquement et qui pour toujours nous montrent notre chemin et notre devoir.


Stéphane FUCHS

Porte parole des détenus, écrit entre mars et mai 1944 au quartier cellulaire d’Eysses où se trouvent les otages après l’échec de l’évasion du 19 février 44.

3 commentaires

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