Et si Madame Bovary avait eu Tinder…? (2)

Rédigé par yalla castel - - Aucun commentaire

Source photo: Page Facebook de Clic Cloc

 

Aujourd’hui les journaux ne parlent plus d’amour. Et si l'on n’a pas le moral, aux prises d’une humeur morose sous les mauvaises étoiles d’un horoscope amoureux à zéro, les pouces quand à eux, toujours plus mobiles, agiles, continuent de glisser à la surface des relations virtuelles de Tinder, Happen, Grindr, eDarling ou autres plateformes de rencontres en ligne, surfant sur les vagues des répercussions affectives des conjonctures actuelles et des nouveaux codes, peut être un peu utopistes, du poly-amour. Sans trop vouloir dramatiser cependant, on aurait désormais tendance à penser qu'on ne pourrait plus dire comme Gustave Flaubert: "Madame Bovary, c'est moi! » ; quand peut-être…

 

Pourtant loin des grandes aspirations passionnelles de Madame Bovary, … toute femme actuelle notamment, aux antipodes même de l’image de cette Don Quichotte de la passion, perdue dans (les névroses) des nouveaux modernismes et du libertinage de pensée de la littérature romantique du XIXème, et à la fois soumise au code de son siècle et de son mariage forcé, pourrait aujourd’hui se trouver quelque peu irritée par cette lecture.

 

C'est que Madame Bovary, grande héroïne du roman de Flaubert, fait immédiatement référence à cette recherche d'un amour exclusif et absolu, tout comme elle incarne aussi la fin de tout espoir dans le domaine amoureux. Maintes et maintes fois, la vie d'Emma Bovary nous ramène à l'histoire d’un échec personnel et à une idée de l’amour directement liée à la défaite, à la déroute. Bloquée entre romantisme et réalisme, elle représente l'impossibilité de l'amour dans une société régie par les conventions catholiques et les codes bourgeois du dit «monde moderne», peut être pas si éloigné du notre finalement. Plusieurs philosophes et critiques contemporains notent et s’accordent aujourd’hui à dire que nous reviendrions à une perception pré-romantique de l’amour, proche de celle de la fin du XVIIIe siècle.

 

Plus d'un siècle et demi après la première publication du roman de Flaubert dans La Revue de Paris en 1858, un lien, presque intrinsèque, subsisterait encore entre ces deux versions de l’amour passé et futur, reconduisant éternellement au même désespoir et à l'étrange « sensation Bovary » de perdre sa vie dans des amours impossibles. Ou comme l'a souligné le philosophe américain Allan Bloom, à la fin, « les femmes comme les hommes se sentent emprisonnés par deux sentiments prédominants que sont l'ennui et l’érotisme ». En ce sens, ce roman nous ferait encore trembler…, trembler à l’instant même de cliquer à nouveau sur l’installation de quelques applications mobiles de site de rencontre.

 

«Au-delà d'une union amoureuse, il s’agit d’une découverte de l'autre, une découverte progressive, parfois difficile, mais le plus important ne se trouverait-il pas précisément dans cette surprise de l'autre? », déclare et interroge le philosophe et sociologue français Alain Badiou. «Sans cela, sans cette surprise de l'autre,… ne serait-ce pas là, à ce moment précis où l'on se retrouve à naviguer dans les eaux troubles du grand marché et du capitalisme de l'amour? »

 

Au final, à quel moment choisissons-nous de ne plus être surpris?! Parmi les facilités et les opportunités relatives proposées par certains algorithmes envoyés par les machines, parmi les règles du speed dating, les forfaits vacances tout compris pour célibataires et la bureaucratie des agences matrimoniales, comment ou depuis quand choisissons-nous de vivre l'amour sans avoir à vivre aucun événement contingent? Sans tomber irrévocablement dans le sentiment d'avoir trouvé un lien si spécial qu'il ne peut exister qu'entre deux personnes?

 

À cette question, le très controversé philosophe slovaque Slavoy Zizek, dans une conférence intitulée "L'amour comme catégorie politique", donnée en 2013(et toujours disponible sur YouTube), avance un commentaire intéressant: « nous voulons désormais les choses gratuitement, sans avoir à payer le prix pour celles-ci, pour ce que cela coûte et/ou vaut vraiment,… on veut du sucre sans calories, du café décaféiné, on veut de la bière sans alcool, des relations et du sexe sans risquer de tomber amoureux ». Selon le penseur, nous serions en train d’évoluer dans une société au sein de laquelle l'amour sans tomber est une offre possible, permettant maintenant de choisir de ne pas vivre cette rencontre soi-disant si dramatique ou violente émotionnellement car imprévisible.

 

Bref, l’amour en soi semble pourtant projeter à la fois une rencontre et une validation de l'autre dans sa diversité; deux événements où, comme le disait Simone de Beauvoir, « il ne s'agit peut-être que d'absurdité des idéologies mais, en somme, toute jouissance est projet! ». C'est peut-être en cela qu’Emma Bovary avait tort, car la littérature romantique relie l'amour au moment de la rencontre et de la mort, alors qu'en réalité, il représente avant tout ce qui se passe entre les deux.

 

Pour le français Alain Badiou, avec l'explosion d'Internet et des sites de rencontres, l'idée vendue est que les gens peuvent désormais concevoir ou modéliser l'amour à leur guise, sans inconvénient et selon des critères précis comme avoir les mêmes intérêts, les mêmes goûts, les mêmes orientations politiques, les mêmes références, etc. En fin de compte, ce serait là une version assez commerciale de la chose, comme s'il s'agissait d'un produit. Peut-être que Mme Bovary n'aurait pas beaucoup aimé que Tinder ne propose seulement qu’un bouton "intéressé" VS "pas intéressé", car entre ces deux options relativement extrêmes, il ne reste que peu de place au hasard et à l’inconnu.

 

Au sein du marketing généralisé de nos modernités qui cherche à structurer la vie des individus, le mot "intérêt" ainsi associé à l'amour pourrait peut-être représenter un certain risque d'installer et de normaliser une version absolument égocentrique de ce sentiment ; ce risque de transformer peu à peu la relation à l'autre en une espèce de contrat entre des intérêts personnels échangés. Cependant, et pour ne parler que de Tinder, l'Uber du date en ligne, en 2017 et 2018 les chiffres étaient éloquents: plus de 110 millions de téléchargements de l'application, 50 millions de nouveaux clients hebdomadaires dont plus de 2 millions d'abonnés payants et le résultat, 1,5 million de rendez-vous par semaine. Malgré un marché très concurrentiel, en moins d’une demi-décennie, la plateforme de rencontres est devenue une référence mondiale.

 

Pour finir, aujourd’hui le plus triste demeure peut-être en ce que Zizek exprime ironiquement comme "un bouddhisme hédoniste pseudo occidental » qui, selon cette idéologie du New Age, dicterait et/ou permettrait de justifier de nouveaux modes de pensée tels que: « croyez en vous-même - vivez votre vie - ne vous liez pas aux choses ou pas trop aux gens - la vie est un jeu d'apparence et d’illusions, ne la prenez pas si au sérieux - réalisez votre vrai potentiel ... », etc. Une lecture du monde qui semble donc accompagner parfaitement nos sociétés modernes et nos attitudes consuméristes. Dans un univers où tout a un prix, ce qui est gratuit est suspect. Et comme on dit sur Internet, «si c'est gratuit, c’est que le produit c'est vous! ».

 

Si de nos jours ouvrir Tinder sur son smartphone pourrait presque s’assimiler à la chasse aux Pokémons par géolocalisation, l'amour lui-même ne semble toujours pas être un jeu, et l’autre pas non plus un jouet. L’amour peut aussi se montrer très violent, se convertir en une mise à l’épreuve voire parfois, devenir une zone à risque. Beaucoup de gens meurent encore par amour. le fait est que dans nos sociétés occidentales tous les effets les plus néfastes de la passion amoureuse représentent une catégorie entière du Droit et de la Justice Civile.

 

Mais à ce jour, après Mme Bovary et Mme de Beauvoir, après avoir lutté durant des décennies pour la libéralisation sexuelle puis le droit au mariage pour tous, nous vivons une époque où l’idée de « rencontrer l’amour de sa vie » serait davantage attribué aux conservatismes d'une bourgeoisie vieillissante, où le seul acte d'amour véritablement passionné semble presque avoir été reformulé comme un acte subversif en soi, voire même dangereux pour la société d’aujourd’hui, cette modernité du tout prévisible, basée sur des algorithmes.

M. Caroline Magnien

Source:

https://regiamag.com/silicon-modern-lovers/?fbclid=IwAR15An5xth5jLvIm_z7j1T3g3p4I5m8oGp460ffq_-SgJicQBgC4hB7BnQQ

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